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La Francophonie, un terreau pour une innovation inclusive

Lionelle Ngo-Samnick

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Lionelle Ngo-Samnick

Ces dernières années, l’innovation a pris une place importante dans la bonification de l’offre de coopération francophone. En produisant un large éventail d’avantages grâce à une approche judicieuse, les innovations frugales coconstruites transcendent la diversité, la complexité et l’interconnexion des besoins pressants des populations.

L’Organisation internationale de la Francophonie (OIF), à travers l’Institut de la Francophonie pour le développement durable (IFDD), déploie depuis 2021 plusieurs actions pour soutenir un écosystème favorable et stimulant pour l’innovation inclusive dans le secteur du développement durable. Elle agit pour le renforcement et l’amélioration des capacités de recherche et innovation (R&I) appliquée par la formation, l’appui et la valorisation d’innovations adaptées aux contextes, besoins et savoirs locaux, avec le soutien de l’Union européenne, de l’Organisation des États d’Afrique, des Caraïbes et du Pacifique (OEACP) dans le cadre du projet « Déploiement des technologies et innovations environnementales pour le développement durable et la réduction de la pauvreté (PDTIE) » et du Gouvernement du Québec dans le cadre du projet Nexus. Des processus d’innovation frugale ont été expérimentés grâce à un accompagnement rigoureux de centaines de jeunes au Cameroun, en République démocratique du Congo (RDC), au Sénégal et au Togo.

Une approche participative et diversifiée

L’OIF a coconstruit avec des partenaires de terrain et des bénéficiaires finaux une démarche innovante qui tire son essence de l’immense richesse du savoir patrimonial édifié par plusieurs générations de francophones. Un mécanisme compétitif et transparent a ainsi été mis en place pour sélectionner une dizaine de partenaires nationaux afin de faire émerger des innovations frugales dans les secteurs de l’agriculture, l’agroalimentaire, la santé, la cosmétique, l’énergie, la gestion des déchets, la construction ou l’intelligence artificielle.

Après un inventaire de R&I et un parcours structuré de formation alliant apprentissages massifs en ligne et formations pratiques en présentiel, ce sont des mises en application aux approches variées qui ont été utilisées selon les institutions impliquées pour renforcer les compétences liées à la transition écologique et à la créativité scientifique, et favoriser l’incubation d’innovations à des phases diverses de développement.

Des subventions ont été octroyées en cascade avec un focus sur les jeunes innovateurs, véritables ambassadeurs d’une nouvelle génération engagée dans l’amélioration des conditions de vie des populations et la préservation de la planète. En réinventant l’espace francophone, ceux-ci ont la capacité de rendre la R&I plus inclusive alors que très peu de soutien et de financement leurs sont accessibles au regard des critères rigoureux de sélection. Le volontarisme qui consiste à intégrer de façon systématique des jeunes dans les opportunités en lien avec la recherche ou l’innovation est ainsi salutaire. Par ailleurs, en soutenant des innovateurs de moins de 35 ans, la Francophonie assure par la même occasion un retour sur investissement de plusieurs décennies.

Les solutions déployées s’inscrivent dans des processus de valorisation économique, écologique et sociale grâce à des publications impactantes, des brevets, au modelage de nouveaux produits et services, à l’optimisation des produits artisanaux ou à l’adaptation des modèles utilitaires existants. Dans ce modèle, les savoirs faire ancestraux ont été valorisés pour faire avancer les connexions entre les savoirs locaux insuffisamment explorés et les innovations adaptées. Grâce à leur parfaite maîtrise de la nanotechnologie, des principes actifs présents dans les plantes de même que leur connaissance des méthodes et dosages adéquats, le Centre de Recherche et d’Innovation Technologique en Environnement et en Sciences de la santé (CRITESS) et le Pôle interuniversitaire d’Innovation pour l’implémentation d’une approche verte de lutte contre la Résistance aux Antimicrobiens en RDC (PI-RAM), coordonnés par l’Université de Kinshasa dans le cadre du PDTIE, ont ainsi soutenu la fabrication de plusieurs produits pharmaceutiques et cosmétiques à partir des pharmacopées traditionnelles tout en respectant les exigences de la pharmacie galénique et des règlementations en vigueur.

L’apprentissage par assimilation et par accommodation a aussi été privilégié dans l’accompagnement des innovateurs. Ce processus flexible et résilient intègre les contraintes et variations externes au développement de l’innovation. Les innovateurs apprennent ainsi à partir des problèmes qu’ils veulent résoudre et s’actualisent pour s’adapter aux facteurs externes tout en capitalisant les acquis (connaissances, compétences). Cette approche est fortement utilisée par le Fab Lab Ecodéchets de l’Université évangélique en Afrique à Bukavu en RDC, où des innovations originales sont développées.

Plusieurs incubateurs francophones d’innovations tels que le projet de « Production et diffusion des innovations, et développement de la culture du numérique pour les constructions écologiques et les équipements au Cameroun » de la Mission de Promotion de Matériaux Locaux (MIPROMALO) ont mis un accent sur le soutien des pôles d’innovations et parcs technologiques pour favoriser l’interconnexion des innovations en chaînes de valeur ou en filières afin de réduire le nombre de recherches isolées et de technologies disparates et d’accroître l’impact des investissements nécessaires en permettant que des grappes d’innovations se répondent. Le Projet d’Excellence en Production d’Innovations Technologiques en Agro-industrie de l’Université de Ngaoundéré (PEPITA-UN), également, s’inscrit dans cette mouvance avec une série d’innovations autour de toute la chaîne de valeur du manioc amer. Ces mutualisations des innovations facilitent en amont l’utilisation conjointe des machines de même que la commercialisation en aval des processus.

Le PEPITA-UN s’est aussi appuyé sur la méthodologie du sciencepreneuriat, qui permet de s’assurer en amont que les innovations à développer sont non seulement adaptées aux besoins réels des utilisateurs mais qu’en plus ces derniers sont financièrement capables de s’en procurer. Il s’agit de faire la différence entre la résolution d’un problème purement scientifique issu de la littérature et un problème scientifique qui répond à un besoin réel des populations en collaborant avec les utilisateurs finaux dans la définition de l’innovation[1].

La diversité des démarches déployées montre parfaitement la multiplicité et l’interconnexion des besoins dans le domaine de l’innovation.

Des innovations prometteuses pour une prospérité partagée

La stratégie de la Francophonie pour le développement des éco-innovations frugales a permis d’obtenir des résultats attractifs et prometteurs. Cet engagement a permis d’incuber 171 innovations dans des secteurs variés[2].

En matière de santé, le CRITESS a permis de produire de nouveaux médicaments tels que le traitement anti malarique METHERFA-PLUS ayant la particularité de réduire fortement les recrudescences du paludisme ou des suppositoires effervescents (HEMOCURE ROYAL) avec des effets anti-inflammatoires, cicatrisants et laxatifs. Pour lutter contre la résistance aux antimicrobiens, les innovations du PIRAM portent sur les solutions diététiques visant à renforcer le système immunitaire, de même que la synthèse verte et la transformation de nanoparticules en différents produits dotés de propriétés antimicrobiennes, anti-biofilms, anti-inflammatoires et/ou antioxydantes.

Pour la valorisation des déchets, plusieurs prototypes ont été développés par le Fab Lab Ecodéchets tels des poubelles dotées d’une intelligence artificielle ou une couveuse d’œufs automatisée à base de déchets plastiques recyclés. Par ailleurs, le projet « Valorisation des déchets pour un environnement sain en RDC » de l’Université de Goma développe des innovations telles que la production d’humus grâce aux technologies combinées du vermicompostage et de lombriculture ou la production matériaux écologiques à partir de déchets plastiques.

En agroalimentaire, plusieurs procédés, produits et équipements agroindustriels ont été développés par le PEPITA-UN afin d’améliorer la conservation, la transformation et la consommation des aliments. C’est le cas de la farine de convenance du niébé ou des conserves de poisson d’eau douce inspirée d’un mets traditionnel.

En agriculture, des innovations du projet d’Amélioration de la Production de l’Agriculture Familiale et Réduction de la Pauvreté (APAFReP) de l’Institut de Recherche Agricole pour le Développement (IRAD) ont porté sur de nouvelles semences performantes adaptées aux défis économiques et à la résilience aux changements climatiques ou encore de nombreux biofertilisants et biopesticides. C’est aussi le cas de l’Institut Sénégalais de Recherches Agricoles (ISRA) qui développe des solutions innovantes pour renforcer la résilience et les moyens de subsistance dans la Vallée du Fleuve Sénégal, à l’instar de l’utilisation optimale des larves de la mouche soldat noire dans l’alimentation de la volaille, ou encore de l’Institut Togolais de Recherche Agronomique (ITRA) qui incube des technologies innovantes en agriculture et élevage pour la résilience des systèmes alimentaires telles que le développement du maraîchage irrigué hors-sol dans les systèmes de plasticulture au Togo.

En construction durable, plusieurs prototypes de matériaux innovants de la MIPROMALO ont déjà été réalisés à l’instar de panneaux isolants à base de tanins ou de sols latéritiques. Plusieurs machines ont aussi été conçus, entre autres une presse multifonction automatique auto-calibreuse pour produit en terre.

En énergie durable, le Fab lab Energie renouvelable mis en place à l’École Nationale Supérieure Polytechnique de Yaoundé a permis de concevoir des pico-turbines en bois pour la construction de barrages hydroélectriques dans les zones rurales éloignées ou de fabriquer des imprimantes plates en bois.

Pertinentes et adaptées aux réalités socio-économiques, ces innovations, dont un échantillon réduit est présenté ici, combinent génération de revenus, adaptation au changement climatique tout en préservant la biodiversité et en soutenant un développement plus durable.

Des enjeux structurels certains

Outre, l’impact scientifique indéniable avec déjà à son actif, cinq prix d’excellence, une trentaine de brevets auprès de l’Organisation Africaine de la Propriété Intellectuelle (OAPI) et une cinquantaine d’articles publiés dans des journaux scientifiques de renom, le développement de ces innovations a surtout permis de générer de nouvelles opportunités de création de richesses et d’emplois dans le domaine de la transition écologique : une vingtaine de produits issus de ces innovations sont déjà commercialisés et d’autres suivront. Ces résultats qui illustrent avec force le thème du XIXe Sommet de la Francophonie « Créer, innover et entreprendre en français » seront présentés du 26 – 28 novembre 2024 à Kinshasa en RDC, et du 10-12 décembre 2024 à Yaoundé au Cameroun dans le cadre de Salons des sciences et technologies environnementales pour le développement, un espace unique de concertation entre les acteurs de l’innovation, le secteur privé et le secteur public pour impulser un entrepreneuriat écologique et novateur dans le Bassin du Congo.

Cette démarche pionnière développée dans 4 pays africains devrait être dupliquée, renforcée et mise en échelle pour contribuer à faire germer un environnement vigoureux de l’innovation dans l’espace francophone. C’est dans cette logique que des modules de formation en ligne ont été développés par l’IFDD afin de pérenniser un dispositif d’enseignement permanent sur l’innovation. Néanmoins, des enjeux structurels limitent la réplication de ce modèle inspirant.

Les besoins de formation doivent judicieusement être intégrés dans les systèmes éducatifs de façon structurelle contribuant à générer une innovation systémique dans l’espace francophone et impulser un saut qualitatif des biens et services. Ces enseignements doivent également intégrer des compétences qui permettent de mieux valoriser les produits de recherche, non seulement pour démultiplier la transmission des compétences sur l’innovation au plus grand nombre, mais aussi et surtout pour les intégrer dans la recherche des solutions financièrement accessibles.

Par ailleurs, le développement des innovations devrait bénéficier de financements structurels à l’échelle nationale à l’instar de la taxe d’habitation qui finance la collecte des déchets et l’entretien des routes. En effet, pour s’assurer que certains produits d’innovation soient des biens communs au regard de leur utilité collective, il est essentiel que le développement de ces innovations soit intégré à un financement public et/ou solidaire qui garantirait le partage et l’accessibilité des produits d’innovation. Un pourcentage des recettes fiscales issues par exemple des industries qui utilisent les produits d’innovation ou une partie de la finance verte pourrait ainsi contribuer à financer l’innovation environnementale.

Dans un contexte de rareté des ressources financières, il est crucial que le financement de l’innovation et des infrastructures d’appui à l’innovation soit arrimé à la performance et aux résultats, notamment socioéconomiques et environnementaux. Le financement de l’innovation doit également être complété par des actions post-recherche d’appui à la commercialisation des produits d’innovation par la mise en relation des innovateurs avec les investisseurs et les utilisateurs, le plaidoyer auprès des fonds d’investissement de même que l’accompagnement des entreprises et industries innovantes pour faire comprendre de manière claire la portée des résultats atteints.

En outre, bien que le partage et l’accès ouvert aux produits d’innovation soient essentiels pour accélérer les efforts de développement des pays notamment les moins nantis, réduire la vulnérabilité des populations les plus fragiles et faire face avec plus de vigueur aux enjeux globaux tels que les changements climatiques ou les pandémies sanitaires, la protection des droits de propriété intellectuelle reste fondamentale pour faire avancer l’innovation et garantir un revenu à celles et ceux qui la font avancer.

Une Francophonie résolument engagée

Toutefois, l’innovation n’est qu’une étape et non une finalité. Le plus important est que les innovations tiennent la promesse de leurs fleurs en transformant durablement les économies, en améliorant le bien-être des populations surtout des plus vulnérables et en protégeant avec parcimonie la planète. C’est seulement à cette condition que les investissements collectifs consentis pour soutenir l’innovation prendront tout leur sens.

Les résultats élogieux présentés ici, avec une diversité remarquable de démarches et de solutions soutenues, mettent en évidence l’engagement substantiel de l’OIF en faveur de l’innovation frugale dans les pays francophones en développement.

Il reste cependant beaucoup à faire pour stimuler une innovation vertueuse à moyen et long terme avec davantage de ressources, de meilleures politiques publiques et des stratégies intégrées. L’ambition est de transformer l’espace francophone en un terreau pour une innovation inclusive. Dans sa nouvelle programmation 2024-2027, l’OIF donne à l’innovation une place prépondérante à travers le programme « Le Français au service du développement durable » avec plusieurs projets où l’innovation joue un rôle significatif[3]. Dans le cadre du projet « Accompagnement des transformations structurelles en matière d’environnement et de climat », des dispositifs innovants seront par exemple déployés pour favoriser et accélérer l’accès aux financements durables tout en soutenant plus efficacement l’adoption et la mise en œuvre des engagements nationaux, afin de contribuer à « faire de la Francophonie, un laboratoire de coopération stratégique et innovant » [4].

 

Références

[1]. Abunde Neba, F., Ngo-Samnick, E.L. et C. Schiettecatte (2023). Le Sciencepreneuriat, une approche méthodologique de recherche inclusive orientée vers la prospérité économique. 3e édition de la Semaine mondiale de la Francophonie scientifique, Québec, 30 octobre au 3 novembre 2023.
[2]. Institut de la Francophonie pour le développement durable. (2024). PDTIE Mag. N°3. Des résultats exaltants. IFDD.
[3]. Organisation internationale de la Francophonie (2023). Programmation 2024-2027. OIF. 86 p.
[4]. Organisation internationale de la Francophonie (2022). Cadre stratégique de la Francophonie 2023-2030. OIF. 16 p.

 

 

 

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