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migration et dégradation des terres
Un lien non évident
Florence BoYer
Géographe, Florence Boyer a mené des
travaux de recherche au Niger (départe- Abondamment décrit dans la littérature scientifique jusqu’aux années 1970-80, le
ment de téra, région de tahoua, Niamey) système migratoire sahélien s’appuie sur une logique de complémentarité entre production
et au Burkina Faso (ouagadougou), inter-
rogeant plus globalement le fait migratoire agricole et migration. Pendant la saison sèche, les paysans sahéliens partent travailler
intra-africain du point de vue des États dans les grandes villes de l’Afrique de l’ouest, avant de revenir cultiver au moment de
sahéliens. S’inscrivant dans une approche la saison des pluies. Ces migrations circulaires se caractérisent par la répétition des
globale des mobilités, ses travaux ques- déplacements tout au long de la vie active entre plusieurs lieux de résidence ; elles se
tionnent les projets migratoires, mais aussi distinguent des migrations temporaires qui supposent une installation de courte ou
les processus d’installation et/ou de retour
autant dans les espaces ruraux que les moyenne durée dans un espace de destination suivie d’un retour vers l’espace de départ.
Ces migrations circulaires s’articulent à des migrations définitives, qui ont conduit à
espaces urbains. Plus récemment, ses
recherche interrogent les politiques migra- l’émergence de diaspora. Ainsi, au fil des décennies des systèmes migratoires reposant
toires qui se mettent en place au Sahel et sur les migrations circulaires et sur l’installation de diaspora se sont structurés. Ces
leurs impacts sur les systèmes de mobilité réseaux qui dépassent aujourd’hui l’Afrique de l’ ouest constituent des ressources sociales
locaux. elle interroge également les rap-
ports hiérarchiques et de domination révé - ou économiques pour ceux qui circulent comme pour les immobiles.
lés par les mobilités. Dans le contexte contemporain marqué par une détérioration des condi-
F. Boyer est membre de l’umr 205 « unité tions environnementales dont la dégradation des terres n’est que l’une des
de recherche migrations et Sociétés » –
urmiS (ird, CNrS, universités Paris- diderot facettes, par une croissance démographique qui ne faiblit pas (Guengant J.-P.,
et Nice Sophia antipolis) ; elle est aussi Stührenberg L., 2013), qu’en est-il de ce système migratoire ? Au regard de
membre du Laboratoire mixte internatio- la longue histoire migratoire du Sahel, de la place prise par les différentes
nal « mobilités, Voyages, innovations et formes de mobilité dans les systèmes de production, celles-ci ne peuvent être
dynamiques dans les afriques méditer- analysées uniquement sous l’angle de stratégies d’adaptation à des contraintes
ranéenne et subsaharienne » – moVida
(université Gaston Berger, Saint-Louis du environnementales et/ou économiques. L’inscription des systèmes de mobi-
Sénégal, ird). lités sahéliens dans des régimes d’historicité et des dynamiques locales amène
à questionner leur rôle social et symbolique d’une part, et d’autre part leur
rôle en termes d’accès aux ressources.
Du point de vue social, les migrations portent une charge symbolique forte,
en particulier pour la population masculine. Pour les jeunes hommes, partir
en migration signifie acquérir un statut et une reconnaissance sociale qui
vient contrebalancer leur position de cadets sociaux. Pour reprendre une
expression très usitée au Niger et au-delà, on quitte son village, temporai-
rement ou définitivement pour « aller chercher », mais aussi pour acquérir des
connaissances. À la dimension proprement économique de la migration
s’ajoute une dimension sociale qui participe à une redéfinition des statuts
sociaux à l’échelle locale des espaces de départ.
Système de mobilité et système de production sont étroitement imbriqués,
tout deux constituant des ressources pour les familles. Une étude réalisée en
2008 dans la principale région de départ du Niger, la région de Tahoua
(Mounkaila H., Amadou B., Boyer F., 2009), a permis de mettre en évidence
florence.boyer@ird.fr la manière dont les migrations s’imposent comme une ressource au sein des
systèmes de production locaux, dans des contextes où l’accès au foncier est
64 liaison énergie-francophonie
Un lien non évident
Florence BoYer
Géographe, Florence Boyer a mené des
travaux de recherche au Niger (départe- Abondamment décrit dans la littérature scientifique jusqu’aux années 1970-80, le
ment de téra, région de tahoua, Niamey) système migratoire sahélien s’appuie sur une logique de complémentarité entre production
et au Burkina Faso (ouagadougou), inter-
rogeant plus globalement le fait migratoire agricole et migration. Pendant la saison sèche, les paysans sahéliens partent travailler
intra-africain du point de vue des États dans les grandes villes de l’Afrique de l’ouest, avant de revenir cultiver au moment de
sahéliens. S’inscrivant dans une approche la saison des pluies. Ces migrations circulaires se caractérisent par la répétition des
globale des mobilités, ses travaux ques- déplacements tout au long de la vie active entre plusieurs lieux de résidence ; elles se
tionnent les projets migratoires, mais aussi distinguent des migrations temporaires qui supposent une installation de courte ou
les processus d’installation et/ou de retour
autant dans les espaces ruraux que les moyenne durée dans un espace de destination suivie d’un retour vers l’espace de départ.
Ces migrations circulaires s’articulent à des migrations définitives, qui ont conduit à
espaces urbains. Plus récemment, ses
recherche interrogent les politiques migra- l’émergence de diaspora. Ainsi, au fil des décennies des systèmes migratoires reposant
toires qui se mettent en place au Sahel et sur les migrations circulaires et sur l’installation de diaspora se sont structurés. Ces
leurs impacts sur les systèmes de mobilité réseaux qui dépassent aujourd’hui l’Afrique de l’ ouest constituent des ressources sociales
locaux. elle interroge également les rap-
ports hiérarchiques et de domination révé - ou économiques pour ceux qui circulent comme pour les immobiles.
lés par les mobilités. Dans le contexte contemporain marqué par une détérioration des condi-
F. Boyer est membre de l’umr 205 « unité tions environnementales dont la dégradation des terres n’est que l’une des
de recherche migrations et Sociétés » –
urmiS (ird, CNrS, universités Paris- diderot facettes, par une croissance démographique qui ne faiblit pas (Guengant J.-P.,
et Nice Sophia antipolis) ; elle est aussi Stührenberg L., 2013), qu’en est-il de ce système migratoire ? Au regard de
membre du Laboratoire mixte internatio- la longue histoire migratoire du Sahel, de la place prise par les différentes
nal « mobilités, Voyages, innovations et formes de mobilité dans les systèmes de production, celles-ci ne peuvent être
dynamiques dans les afriques méditer- analysées uniquement sous l’angle de stratégies d’adaptation à des contraintes
ranéenne et subsaharienne » – moVida
(université Gaston Berger, Saint-Louis du environnementales et/ou économiques. L’inscription des systèmes de mobi-
Sénégal, ird). lités sahéliens dans des régimes d’historicité et des dynamiques locales amène
à questionner leur rôle social et symbolique d’une part, et d’autre part leur
rôle en termes d’accès aux ressources.
Du point de vue social, les migrations portent une charge symbolique forte,
en particulier pour la population masculine. Pour les jeunes hommes, partir
en migration signifie acquérir un statut et une reconnaissance sociale qui
vient contrebalancer leur position de cadets sociaux. Pour reprendre une
expression très usitée au Niger et au-delà, on quitte son village, temporai-
rement ou définitivement pour « aller chercher », mais aussi pour acquérir des
connaissances. À la dimension proprement économique de la migration
s’ajoute une dimension sociale qui participe à une redéfinition des statuts
sociaux à l’échelle locale des espaces de départ.
Système de mobilité et système de production sont étroitement imbriqués,
tout deux constituant des ressources pour les familles. Une étude réalisée en
2008 dans la principale région de départ du Niger, la région de Tahoua
(Mounkaila H., Amadou B., Boyer F., 2009), a permis de mettre en évidence
florence.boyer@ird.fr la manière dont les migrations s’imposent comme une ressource au sein des
systèmes de production locaux, dans des contextes où l’accès au foncier est
64 liaison énergie-francophonie

