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L’interprétation symbolique peut sembler naïve ou tirée par les cheveux à des esprits cartésiens
ou préoccupés de rentabilité économique. Elle peut sembler inutile ou peu propice à l’élaboration
de solutions pragmatiques. La science peut d’ailleurs sembler plus apte à fournir des informations
pertinentes ou fiables pour prendre des décisions. Cependant, écarter l’imaginaire des
explications parce qu’il ne sert apparemment à rien ne le fait pas pour autant disparaître.
« La
première erreur est de croire en la réalité physique des rêves, dieux, mythes, idées, la seconde
erreur est de leur nier la réalité et l’existence objective »
(Morin, 1991, p. 107). Il est
déraisonnable de nier l’importance de l’intangible dans la prise de décision en lien avec la nature :
implicitement les liens éthiques et symboliques à la forêt tissés dans l’imaginaire influencent les
décisions de manière souterraine et pourtant assez souveraine. Il est non seulement
déraisonnable de nier l’importance des différentes significations que revêtent les forêts pour les
différentes cultures, mais aussi irrespectueux pour certains peuples qui se voient ainsi privés
d’une partie de leur identité. Un dialogue entre les cultures amènerait plus de créativité et aussi
plus d’humanité dans les décisions contemporaines en lien avec la nature en général et les forêts
en particulier.
Nous faisons donc l’hypothèse que les décisions à propos de la forêt dans le cadre d’une
économie verte seront mieux éclairées si elles s’appuient sur tous les aspects rationnels et au-
delà du rationnel que les humains placent dans les écosystèmes forestiers. Avec Berque (2010),
la forêt est donc envisagée ici comme une construction éco-techno-symbolique en plus d’être un
écosystème biologique. Nous allons aborder ici la forêt comme écosystème culturel et
symbolique à travers l’éthique et la symbolique.
L’éthique de l’environnement est une approche rationnelle des règles qui doivent présider aux
décisions humaines en lien avec la nature. La vision occidentale classique de l’éthique de
l’environnement où l’homme et la nature sont des entités séparées n’est pas la seule. Et même
en Occident, d’autres formalisations plus nuancées du lien à la nature voient le jour depuis
qu’Aldo Léopold a publié son
Almanach d’un comté des sables
2
en 1949. Dans d’autres cultures
et civilisations, la distinction entre sujet et objet, nature et culture, humain et nature n’a pas de
sens comme nous le verrons dans la partie de ce chapitre consacrée à l’éthique de
l’environnement.
La forêt symbolique ou imaginaire permettra de mieux comprendre le fait qu’une forêt n’est pas
seulement une machine à faire la photosynthèse, un arbre n’est pas seulement un élément dans
un écosystème complexe et les écosystèmes forestiers ne sont pas seulement un réservoir de
ressources naturelles. La forêt « signifie » : elle permet aux humains de donner du sens au
monde, à la Vie, à leur vie en dehors ou au-delà de considérations liées à ce qu’elle est ou à ce
qu’elle rapporte. La symbolisation est un processus par lequel un élément du réel tangible
acquiert une signification et répond à des interrogations humaines. Il n’y a pas de « pourquoi »
2
Leopold A., 2000 [1949].
Almanach d’un comté des sables
, J. M. G. Le Clézio (tr.), Paris, Flammarion.