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mais il a laissé son esprit dans un lieu précis. Les « Êtres du Rêve » ont modelé la terre puis ont
disparu en laissant dans certains lieux des semences, les « âmes-enfants ». En fréquentant ces
lieux, les femmes humaines et les femelles non-humaines sont fécondées par ces semences et
elles engendrent des petits de la classe totémique du lieu. Un groupe d’hommes, de femmes, de
plantes et d’animaux appartient donc à une même espèce. Les corps sont différents, mais ils
possèdent tous les mêmes qualités totémiques. Les humains et les non-humains sont ainsi des
incarnations provisoires des qualités du totem.
Analogisme : discontinuité dans les esprits et dans les corps
Humains et non-humains sont distincts tant par leur corps que par leur esprit. Cette conception
est commune en Chine, en Inde, dans les Andes, au Mexique précolombien, en Afrique de
l’Ouest et en Europe jusqu’au XVII
e
siècle. Les existants sont diversifiés et le monde est vu
comme segmenté, fractionné en une multitude de formes séparées par de faibles écarts et
ordonnées sur un continuum. Dans l’Europe d’avant la Renaissance, il existait une « chaîne des
êtres », du plus humble au plus parfait, l’humain étant au sommet de cette hiérarchie puisqu’il est
créé à l’image de Dieu. Le système des castes et des sous-castes en Inde est un autre exemple
de cette conception appliquée à l’espèce humaine.
La forte différenciation de corps et d’esprit entre les humains, entre ceux-ci et les non-humains et
entre les non-humains maintient une distance entre toutes les formes de vie. Dans un monde
aussi hiérarchisé, ce qui est « inférieur » a une valeur inférieure et le sacrifice des êtres inférieurs
n’est pas immoral. C’est aussi dans cette conception du monde que la réincarnation de l’âme
dans d’autres corps est possible. L’esprit est nomade et il peut revenir dans le corps d’un être
supérieur après avoir habité le corps d’un humain qui a eu une « bonne vie » par exemple.
Naturalisme : discontinuité entre les esprits, continuité pour les corps
C’est la conception occidentale depuis la Renaissance. C’est par son esprit, sa conscience que
l’homme se distingue des non-humains. La nature et l’homme sont des entités séparées, le sujet
et l’objet également, comme la nature et la culture. Dans la conception chrétienne, la nature est
une création, donc un objet. Cependant, il y a des similitudes entre les corps : les humains sont
composés des mêmes particules que le cosmos. «
L’homme se sentit enfin chez lui lorsqu’il se
découvrit comme un étranger dans la nature, car il n’est pas seulement dans la forêt ou avec elle
à la manière d’un animal ou d’un arbre, il est face à elle
. » (Godin, 2000, p. 102).
Le changement de l’idée de Nature en Europe, a rendu possible le développement des sciences,
notamment celui de l’expérimentation : ce qui n’est pas humain est un objet que l’on peut
manipuler pour le connaître ou s’en servir. «
L’expression de prendre connaissance le dit : la
connaissance est une capture, elle ravale au rang d’objet tout ce dont elle traite, elle est
incompatible avec le respect. Elle est l’expression de la volonté de puissance
». (Godin, 2000, p.
105). Connaître de cette manière désacralise la nature, vue comme un objet de connaissance,