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l’obligation de ne pas menacer cette résilience, mais au contraire de la renforcer, ce renforcement
augmentant par effet de cascade les services écosystémiques et leurs bénéfices associés.
Encadré 4. Les forêts ne sont pas les poumons de la planète
L’image est belle, mais la réalité est têtue. Si la Terre est notre Mère symbolique, comme le
veut la cosmologie des peuples anciens, elle n’est pas une personne et ne possède pas
d’organes. L’allégorie répond à une tentative de la société occidentale d’expliquer, de diviser
puis d’attribuer des fonctions écologiques aux diverses composantes de la biosphère, une
anatomie fonctionnelle du mythe fondateur en quelque sorte.
C’est en 1968 que fut proposée la fonction de « poumons » de la planète aux forêts tropicales
(Stutt, 1999). À l’époque, la science ne s’est pas mobilisée pour répondre au fantasme.
L’image s’est donc imposée dans le discours. Forte, prenante – qui s’est déjà senti gêné de
respirer ne peut que prendre parti pour celle qu’on étouffe – la métaphore est devenue
porteuse de sens. On en a fait une vérité reçue dans le mouvement de la protection de la
nature et par extension, elle a justifié les revendications pour la protection des forêts, quelles
qu’elles soient. Ne privez pas la Nature de sa capacité respiratoire! Cessez de couper les
arbres. La cause est entendue : le bucheron est un assassin.
Malheureusement, la chose ne résiste pas à l’analyse. S’il est vrai que l’oxygène que nous
respirons vient du déchet de la photosynthèse, que les arbres pratiquent la photosynthèse et
que les forêts tropicales sont actives 12 heures par jour à longueur d’année, là s’arrêtent les
fondements scientifiques du mythe. Celui-ci est faux à plusieurs égards.
Les arbres ne sont qu’une portion congrue des organismes photosynthétiques sur la planète.
Herbes, arbustes, algues et phytoplancton font aussi la photosynthèse. Si les arbres couvrent
environ 30 % de la surface des continents qui occupent environ 29 % de la surface planétaire,
il reste donc l’essentiel de la surface photosynthétique planétaire (excluant les déserts et les
inlandsis polaires) où des végétaux captent la lumière du soleil, fixent le CO
2
et rejettent de
l’oxygène, toutes forêts exclues. La forêt tropicale couvrant moins de 10 % de la surface
photosynthétique de la planète, elle ne produit pas 40 % de la quantité d’oxygène nette
attribuable à la photosynthèse chaque année comme l’affirme pourtant un factsheet
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de
l’ONU. « Over 40 percent of the world’s oxygen is produced from rainforests »
En effet, les organismes photosynthétiques consomment aussi une partie de l’oxygène qu’ils
produisent. Même si les forêts tropicales faisaient 40 % de la productivité brute, leur
productivité nette est nettement moindre. Ainsi, les quantités d’oxygène nettes totales
produites par l’ensemble du monde végétal dans une année correspondent à moins d’un
centième de la quantité de CO
2
atmosphérique (moins de 4 parties par million). C’est la
variation interannuelle qui est observée dans la concentration de CO
2
au pôle Sud par exemple
où l’on peut négliger les effets de proximité, puisque la végétation continentale y est absente.
L’oxygène représente pour sa part près de 21 % (210 000 parties par million) de l’atmosphère,
c’est-à-dire 50 000 fois plus. Sur cette base, supprimer tous les arbres de la planète ne
signifierait au bout de cent ans qu’une variation de moins de 1 % de l’oxygène de
l’atmosphère, et même pas, puisque les océans contiennent plus d’oxygène chimiquement
dissous que tout le contenu de l’atmosphère
18
. On ne verrait donc pas varier le bilan
17
UN, 2011, Forest and people an historical relationship, Forests for people fact sheet,
www.un.org/forests
,
2 pages
18
Pour des calculs plus exacts, voir : Villeneuve, C. et Richard, F., 2007, Vivre les changements climatiques,
réagir pour l’avenir, Éditions Multimondes, Québec