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contemporaines existent sans intervention humaine? Et peut-on considérer pour autant qu’elles
ne sont pas naturelles? Elles seraient différentes sans cette intervention, mais elles sont bien plus
le produit d’une interaction entre la nature et l’humain qu’une entité séparée de l’humain ou
qu’une nature qui n’existe que grâce à l’humain. Dans d’autres cultures, la séparation n’a pas de
réalité. Par exemple pour les Illnus du Québec (avant la colonisation), l’humain ne se conçoit que
dans le lien à la nature, ce qui en fait une seule entité (notamment Peelman, 1992). Pour les
bouddhistes, tout est relié : notre perception du réel tangible est une illusion, ce sont les liens et
les transformations qui sont primordiaux. Bien sûr, tous les modes de rapport au monde sont des
constructions culturelles qui fluctuent au fil des sociétés et du temps.
Dans son livre,
Par delà Nature et culture
, Descola (2005) propose une théorie permettant de
mettre en mots quatre paradigmes (qu’il appelle « ontologies ») de la relation homme-nature. Sa
typologie permet de comprendre des éléments fondamentaux, intellectuellement s’entend, parce
que les paradigmes culturels sont si ancrés dans notre mode de représentation du monde que
nous avons une tendance naturelle à les confondre avec le réel.
Sur base des conceptions variables des liens entre « physicalité » et « intériorité », ou plus
simplement entre corps (l’extérieur, le visible) et esprit (la conscience, l’âme, la mémoire, le
monde intérieur, l’invisible), propres aux différentes cultures, Descola propose quatre catégories
dans lesquelles s’inscriraient les variations culturelles des représentations des liens entre
l’homme et la nature : animisme, naturalisme, totémisme et analogisme. Contrairement à une
idée fort répandue, l’humanité ne passe pas d’une conception à une autre en fonction de son
degré « d’évolution ». Les quatre inscriptions sont toujours présentes aujourd’hui.
Animisme : continuité entre les esprits, discontinuité entre les corps
Dans les cultures de type animiste, les plantes et les animaux ont les mêmes attributs d’intériorité
que les humains sous des apparences physiques différentes. Il y a continuité dans les esprits,
seuls les corps distinguent les humains des non-humains.
Dans la cosmologie de ces cultures, les humains et les non-humains sont indifférenciés, et
l’évolution dans le temps fait apparaître les caractéristiques physiques actuelles. Les catégories
sociales (parenté, amitié) sont utilisées pour penser le rapport avec les non-humains. L’esprit des
plantes et des animaux se révèle dans les rêves des humains. Cette conception est des plus
explicites dans un discours célèbre attribué au chef Seattle de la tribu des Duwanishs
3
en
Amérique du Nord.
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Après la mort d’un de ses fils, il se fit baptiser selon le rite catholique, probablement en 1848. Il est surtout
connu pour un discours adressé au gouverneur Isaac M. Stevens en 1854. Bien qu’il n’y ait pas de doute
historique sur le fait qu’il ait prononcé un discours, il n’est cependant pas certain que la traduction et la
transcription de ses paroles par Monsieur Henry Smith, dans le journal Sunday Star en 1887 soit l’exact
reflet de ce qu’il ait pu dire à ce moment-là. Mais le discours tel qu’il nous est parvenu illustre de manière
très claire l’animisme des Amérindiens.