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Pour les humains, la nature en général et la forêt en particulier, ne sont pas seulement des
réservoirs de ressources pour satisfaire des besoins matériels
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.
« Alors que nombre de
philosophes ont défini la nature négativement comme ce qui n’est ni Dieu, ni homme, ni esprit, ni
liberté, ni histoire – le lieu de l’éternel non-être en somme – un sentiment puissant de la nature
n’a pas cessé de contredire cette conception. »
(Godin, 2000, p. 114). La nature « signifie », elle
donne du sens, permet aux humains de répondre à des questions omnitemporelles ou
particulières qui ne peuvent trouver des réponses que dans l’imaginaire.
Symboliser, c’est mettre en relation un élément du réel (une forêt) et un « mystère », issu de
l’intuition des humains pour le révéler ou l’expliquer. Nous ne sommes pas dans le domaine de la
description (celui des faits), ni de la prescription (celui de l’éthique), mais dans celui de la
signification, du sens. La forêt, l’arbre et le bois même s’ils font l’objet de symbolismes différents
sont aussi parfois confondus dans l’imaginaire. «
En Chine, le bois est considéré comme un
élément au même titre que l’air et la terre, l’eau et le feu. Il correspond à l’est et au printemps, à
l’aurore, à la végétation qui sort de terre comme le soleil le matin. En Inde et en Grèce, le bois
symbolise la matière première universelle. Pour les anciens Irlandais, arbre et bois, science et
sagesse sont en relations intimes et magiques. Les « bois sacrés », jadis, étaient toujours des
lieux de rencontre avec le divin et la nature sensible, un inépuisable réservoir de fraîcheur et de
chaleur maternelles, une source de régénérescence avec la connaissance mystérieuse
»
(Fournier, 2003, p. 176).
Encadré 4. La forêt de Brocéliande
En Bretagne française, la forêt de Paimpont est encore aujourd’hui la forêt merveilleuse de
Brocéliande. Dans son roman, Chrétien de Troyes (XII
e
siècle) situe l’histoire du roi Arthur et
de Merlin l’enchanteur dans la forêt de « Bréchéliant » devenue par la suite forêt de
Brocéliande. L’auteur invente cet endroit imaginaire en s’inspirant d’une forêt de Bretagne
connue pour ses légendes et autres récits merveilleux
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. Cette forêt somme toute banale du
point de vue de la biodiversité a été exploitée depuis le Moyen Âge parfois sans le moindre
souci pour sa régénération. Les noms des lieux-dits ont été changés au fil du temps. Et
pourtant, elle acquiert une importance symbolique considérable en lien avec des éléments
d’histoire (le passage du druidisme au christianisme), une œuvre littéraire (La légende du roi
Arthur) et une spiritualité contemporaine occidentale dans la nature. La forêt de Brocéliande
n’est pas une forêt seulement, pas même un paysage : elle est cette partie de l’humain qui
relie la vie spirituelle et le monde. Dans le guide touristique, « Brocéliande à pied », on peut
lire : «
Découvrir Brocéliande, c’est aussi marcher à l’intérieur de soi-même et celui ou celle qui
n’a pas compris cette vérité première risque de repartir déçu...
».
Deux traditions enchevêtrées sont représentées par des lieux, des pierres, des objets
mythiques. L’épée du roi Arthur, «
Excalibur n’est certes qu’un symbole, mais les symboles
parlent davantage que les démonstrations rationnelles
». (Markale, 1996, p. 38). La forêt de
Brocéliande incarne deux mondes qui tentent de se rapprocher. Si l’un a gagné (le
christianisme), l’autre est caché, attendant son heure. «
Quand la surface des eaux n’est pas
troublée par un souffle de vent, on se demande toujours si le paysage réel est au-dessus ou en
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Lewis et al, 2004, Suzuki, 2001 et 2005, Martineau- Delisle, 2001, Brosse, 2000, Burbage, 1998, Peelman,
1996, Markale, 1992, Ki Zerbo, 1992, etc.
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