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L’arbre est aussi « comme un humain » : les racines de l’inconscient, les branches de la
croissance et le sommet de la spiritualité.
«
Le spirituel, amis, est un très vieil arbre, et les torrents des temps de désolation ne l’ont jamais
déraciné. Ses racines enfoncent l’esprit dans la matière. Son tronc appuie le conscient sur
l’inconscient. Ses deux branches maîtresses sont la sagesse et l’amour. La profusion de ses
ramures exalte les sciences et les arts, la connaissance et la poésie. Des fleurs exquises
jaillissent de ses feuillages, et des fruits parfumés mûrissent dans sa splendeur. (…)
Ce très vieil arbre est vous-même
» (Sayd Bahodine Majrouh).
Dans la forêt gauloise, les Romains qui redoutaient les attaques ne voient que «
pourritures
infernales, feuillages sinistres, troncs informes »
(Larrère et Nougarède, 1993, p. 17). Les
villageois du Moyen Âge en Europe ont une vision maléfique de la forêt. Ils la fréquentent, mais
«
ils l’imaginent comme un monde à part, hostile, peuplé de personnages inquiétants, de fauves
et d’êtres fantastiques... »
(Larrère et Nougarède, 1993, p. 46). Pour les moines du Moyen Âge,
déboiser, c’est œuvrer pour le triomphe de la foi chrétienne. «
Les moines assuraient leur
protection aux vagabonds, aux réprouvés et, s’ils juraient de vivre désormais en bons chrétiens,
ils en faisaient des tenanciers essartant les bois et cultivant la terre »
(Larrère et Nougarède,
1993, p. 46). La forêt est parallèlement un symbole de liberté : «
L’échappée belle des amants
dans la forêt est, pour les troubadours du XIIe siècle, l’occasion de brosser une image idyllique
des solitudes sylvestres. Asile des proscrits, retraite des ermites, la forêt, refuge des amours
interdites est bien terre de liberté »
(Larrère et Nougarède, 1993, p. 26).
Au Québec, au XIX
e
siècle, défricher la forêt représente une avancée culturelle. Couper les
arbres signifie un élargissement de conscience, la culture prend le pas sur la nature. Dans un
roman datant de 1874, « Jean Rivard, le défricheur », Antoine Gérin-Lajoie décrit comment le
bûcheron passe ses jours à couper des forêts grandioses et à les brûler pour pouvoir cultiver la
terre. Le bûcheron entend une voix intérieure qui lui dit «
qu’il remplit un devoir sacré envers son
pays, envers sa famille, envers lui-même »
(p. 106). La forêt est belle pour Jean Rivard, mais
bien moins qu’un village, des fermes et des fleurs cultivées. Il défriche pour « mettre en culture ».
La richesse, le confort et les liens civilisés entre les humains sont infiniment plus souhaitables
qu’une forêt vierge de toute activité humaine où la solitude est lourde à porter. La forêt, c’est donc
l’envers du village, de la culture, c’est le sauvage qui répugne (avant), mais qui attire
(aujourd’hui).
Dans la tradition des Iroquois, un grand pin est le Grand Arbre de la Paix. «
Un grand pin a été
déraciné par un chamane pacificateur – au moment d’une féroce guerre tribale – pour obliger
tous les guerriers à jeter leurs armes au plus profond du vide ainsi créé, et ce, afin que les eaux
souterraines transportent au loin leurs énergies destructrices. Il replanta ensuite l’arbre et
enseigna aux combattants assagis à se rencontrer en paix sous la protection du pin et des quatre
racines centrales (nord, est, sud, ouest). Il plaça un aigle à la cime qui avertirait les chefs de tout
nouveau danger. »
(Fournier, 2003, p. 48)