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Aujourd’hui, la forêt signifie aussi réservoir de ressources renouvelables et une source de bien-
être, d’apaisement ou de ressourcement (tourisme et récréation). Elle symbolise la pureté (la
nature « intacte », non violée par l’humain et ses machines). Les arbres coupés et les paysages
dénudés sont aussi le symbole de l’inadéquation de l’action humaine dans la nature aujourd’hui
(quand les coupes sont considérées comme plus catastrophiques que les feux par exemple).
Enfin, les arbres sont des « enseignants », ils apportent à l’humanité des connaissances et des
leçons de vie.
« La taille imposante du séquoia symbolise la formidable urgence d’une
conscience universelle, cette qualité de sentir et de savoir que la vie a un sens commun sacré
inséparable de toute l’existence connue et inconnue et inconnaissable
. » (Fournier, 2003, p. 79)
Encadré 5. Les sanctuaires boisés des Wè en Côte d’Ivoire
Dans la conception philosophique et religieuse des Wè, tous les éléments de la nature sont liés
entre eux par des relations d’interdépendance. En pays Wè, il y a trois institutions « sacrées »,
les
koui
,
glae
et
dji
(panthère) qu’on appelle des « masques », car ce sont des apparitions
masquées. Ces masques interviennent dans la régulation de l’ordre social. Ils sont considérés
comme des forces spirituelles (génies, esprits, ancêtres) et des intermédiaires entre Dieu et
l’homme. Ils sont les propriétaires de « sanctuaires boisés » leurs habitats (Juhé,2010).
Dans les camps (
doo
et
kpan)
, situés autour des villages, se déroulent les rites d’initiation, les
sacrifices rituels, le culte des ancêtres et la réparation rituelle des sacrilèges. Ce sont des lieux
de conservation et de transmission du savoir initiatique. Il est formellement interdit aux
populations d’y pénétrer, d’y couper un arbre ou une plante sous peine de sanction.
Dans presque tous les villages Wè, on trouve des portions de forêts, des montagnes et des
arbres « sacrés » ou des cimetières réservés à la vie religieuse de la communauté. Certains de
ces lieux portent le nom des tribus. Les patronymes sont aussi le nom des montagnes, des
rivières et des forêts, parce que le premier ancêtre s’était installé en ces lieux. Par exemple, le
village de Douagué, de son vrai nom
doè tchrou pkei
, signifie « sur la montagne des
doè
». Les
doè
sont une espèce de singes vivant sur la montagne au pied de laquelle s’était installé le
premier fondateur de ce village.
Pour les Wè, les plantes ne servent pas seulement à nourrir le corps, elles permettent aussi de
rétablir l’équilibre rompu par la maladie ou par des comportements inacceptables (couper
certains arbres par exemple). Le corps humain, les plantes et l’univers sont considérés comme
un tout harmonieux. Certaines espèces d’arbres sont protégées pour leurs vertus médicinales
ou leur usage religieux. A Douagué, un iroko, considéré comme le lieu d’engendrement du
lignage Paha est interdit à tout abattage depuis des générations. De son existence et des
sacrifices rituels accomplis au pied de cet arbre dépendent la permanence et l’unité du village.
Le k
oui
(un masque) infligeait de lourdes sanctions à toute personne qui, sans autorisation,
pénétrait dans la forêt sacrée et y coupait un arbre ou cueillait une feuille. Grâce à cette
protection, on trouve dans les montagnes du village de Séambly et de Douagué et dans la forêt
sacrée de Zê certaines espèces rares de singes, des éléphants, la civette et le chat doré, les
petites antilopes, etc. La chasse y est toujours interdite.
Les masques organisaient des groupes appelés
santikpé
pour veiller sur les principales pistes
ou voies d’accès du village. Vers le soir ou la nuit, les santikpé font la ronde pour chasser et
punir les humains pris en flagrant délit de déféquer, d’uriner ou de jeter des ordures. Tout
individu témoin de la violation de cet interdit devait le dénoncer, sous peine d’être accusé de
complicité et d’être puni au même titre que le coupable.