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Les rivières abritent des forces divines propriétaires de la nature. A Douagué, la rivière
poè
(un
bras du fleuve Sassandra), appelé
gnihinan
, est un lieu de culte des ancêtres. On y trouve des
écrevisses et une grande partie des 76 espèces de poissons présentes dans le fleuve
Sassandra
.
Cet endroit héberge également des récifs coralliens riches en biodiversité. Soumis
aux phénomènes d’upwelling, du régime des courants et aux apports terrigènes, cet endroit
contribue à la préservation des écosystèmes aquatiques du village. Les lieux sacrés, interdits
d’accès sont donc devenus des conservatoires de la faune et de la flore. Et les villageois
savent en tirer profit avec beaucoup de modération en cas de besoin. Il y a une vingtaine
d’années, lors d’une grande famine, aggravée par les feux de brousse, une demi-journée avait
été choisie pour pêcher à l’endroit sacré. Cette séance était contrôlée pour éviter que des
espèces rares ne soient tuées. Des rites sacrificiels ont été accomplis pour demander la
clémence des dieux et des ancêtres pour intrusion dans leur milieu.
Aujourd’hui, des hommes politiques, des opérateurs économiques ou des individus en proie
aux incertitudes de la modernité viennent à Douagué pour se recueillir, ce qui fait d’un endroit
sacré un lieu touristique important dans la région.
L’introduction des cultures de rente dont le café, le cacao, et l’exploitation du bois ainsi que
celle du milieu aquatique à des fins économiques bouleverse l’organisation sociale des Wè.
Les plantations de café, de cacao et d’hévéas remplacent les forêts. La situation s’est
dégradée ces dix dernières années avec la situation politique instable qui caractérise le pays.
Douagué a vu sa population augmenter (de 500 habitants dans les années 1970 à plus de
12 000 aujourd’hui). Et des humains pêchent sans rite dans les endroits sacrés. L’ordre naturel
est perturbé et c’est donc la survie des communautés qui est également menacée : les
populations sont tourmentées et fragilisées. Le défi d’un développement durable dans cette
région passe sans doute par la reconnaissance de l’importance de la vie symbolique en lien
avec la nature tant pour préserver la nature que pour maintenir la culture et la cohésion sociale
des Wè.
Rédigé à partir d’un texte fourni par Bony GUIBLEHON,
Anthropologue, Département
d’anthropologie et de sociologie, Université de Bouaké, Côte d’Ivoire,
gbony2@yahoo.fr
.
1.5 Exemples
« La nature est l’université de la vie »
(Léonard Otis)
Quatre exemples, dont deux études de cas qui suivront à la fin du chapitre, vont permettre
d’illustrer les liens symboliques à la forêt :
1. Les forêts sacrées de Kayas des Mijikenda (Kenya) inscrites au Patrimoine mondial de
l’UNESCO, encadré;
2. Le récit de la forêt-guérison d’un Illnu de Mashteuiatsh (Québec), encadré;
3. Une étude de cas : la mobilisation sociale inédite pour sauver une forêt habitée par les
pygmées (Côte d’Ivoire) par Inza Koné du Centre Suisse de Recherches Scientifiques en Côte
d’Ivoire;
4. Une étude de cas : la valorisation des savoirs locaux dans la gestion durable des forêts
(Cameroun) par Patrice Bigombe Logo, enseignant-chercheur à l’Université de Yaoundé II au
Cameroun et directeur du Centre de recherche et d’action pour le développement durable en
Afrique Centrale (CERAD).