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Plusieurs ouvrages fondamentaux issus de recherches théoriques et appliquées ont été rédigés
sur l’aménagement forestier. On peut dire sans risque de se tromper que la problématique est
assez bien développée dans la recherche universitaire et technologique. Toutefois, on constate
que le discours sur la forêt aussi bien au Nord qu’au Sud est fortement influencé par la pensée
dominante que représente la civilisation occidentale contemporaine. Les règles et principes qui
gouvernent l’aménagement forestier sont aux prises avec le legs colonial. Les représentations de
la forêt utilisées dans les politiques de gestion forestière sont essentiellement occidentales. Les
exemples africains montrent que l’aménagement forestier n’échappe pas au processus
d’occidentalisation du monde qu’on rencontre dans tous les domaines du développement. Ce
processus se fait peut-être même de manière inconsciente, car profondément intériorisé dans les
pratiques, les discours politiques et scientifiques de la plupart de ses promoteurs. En fait le
discours sur la forêt, reste prisonnier des enjeux politiques et économiques de la mémoire
coloniale. Les termes véritables du débat sur la reconnaissance culturelle de la forêt reposent sur
la décolonisation de la pensée sur la question forestière et à une reconnaissance sociale des
autres systèmes et modèles de pensée où la forêt a d’autres fonctions. Une critique postcoloniale
de la gestion forestière est donc nécessaire afin de remettre en cause et de déconstruire par le
haut et par le bas, son excessive occidentalisation. La question est essentielle, car en fonction de
la définition qu’on donne à la forêt, les priorités de son exploitation changent. Reconnaitre que
certaines civilisations comme celle de l’Afrique noire ont une vision culturelle importante de la
forêt, conduit à se conformer à la richesse heuristique de cette pensée. Aborder les enjeux
critiques sur le plan économique, environnemental et politique de la forêt paraît par ailleurs d’une
pertinence aiguë pour se décentrer de la pensée dominante. Il s’agit plus concrètement d’adopter
une réflexion critique sur la manière dont s’écrit l’histoire des pays non-occidentaux et plus
précisément celle de leur modernité écologique, sociale, économique et politique. Précisons
d’emblée que vouloir une reconnaissance culturelle de la forêt n’équivaut en aucune manière à
un rejet des outils de pensée européens sur la forêt et ne peut être assimilé à une quelconque
« revanche postcoloniale » : il s’agit simplement d’examiner la manière dont il est possible de
renouveler la vision occidentale de la forêt en y intégrant celles des autres civilisations qui
accordent une dimension culturelle à la forêt, ou mieux pour qui la forêt est d’abord une entité
culturelle avant d’être une entité environnementale et économique. Il est enfin important de
rappeler ici que la perception de la forêt suivant une historiographie européo-centrée n’est plus
acceptable dans la mesure où elle conduit à l’immigration forcée de millions de personnes pour
des raisons écologiques, ou encore à leur aliénation culturelle. La question forestière au niveau
planétaire ne peut pas être une seule affaire de développement économique tout au moins en
Afrique noire.
Pour bien illustrer notre propos, nous allons prendre l’exemple de la ville rurale de Bandjoun où la
forêt n’est pas dissociable du patrimoine culturel. Dans cette ville rurale que les autochtones
appellent village pour dire « terre ancestrale », la gestion forestière est faite par le chef de terre,
le Roi des Bandjoun. La sacralité de la forêt se manifeste à deux niveaux : le respect particulier