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Mais il convient de ne pas se tromper : les centaines de millions de personnes qui, de par le
monde, sont en quête de bois de chauffe, ne sont pas par nature des prédateurs inconséquents
d’écosystèmes forestiers dont ils sont les premiers à payer les conséquences de leur
dégradation; mais là ou où le manque de terre et de ressources ligneuses est tel qu’il n’y a pas
d’autres solutions, la pression des pauvres sur la forêt s’accroît inexorablement. Il existe en fait
un lien évident entre la pauvreté des populations qui n’ont pas les moyens d’avoir recours à
d’autres formes d’énergie (gaz butane, cuiseurs solaires, etc.) pour la cuisson des aliments et la
surexploitation des ressources ligneuses pour les besoins de la cuisine.
La savanisation par suite de l’agriculture d’abattis-brûlis
L’agriculture d’abattis-brûlis, encore très largement pratiquée dans maintes régions d’Afrique,
d’Asie et d’Amérique latine, a bien mauvaise presse. Ne serait-elle pas en effet la première cause
de la déforestation et des émissions de gaz carbonique dans les pays du Sud? Ne conviendrait-il
donc pas de mettre fin au plus vite à cette forme d’agriculture qualifiée encore bien souvent
d’« itinérante » (shifting cultivation, swidden agriculture)? La question paraît cependant plus
complexe.
Car contrairement à bien des idées préconçues, cette agriculture d’abattis-brûlis n’est pas
nécessairement destructive et ne contribue pas inévitablement au réchauffement climatique global.
Ainsi en est-il par exemple dans maintes régions tropicales forestières encore peu densément
peuplées. Certes, les paysans commencent tous les ans par abattre un pan de forêt dense et
mettent ensuite le feu aux bois morts après dessèchement. Mais c’est ainsi que les plantes semées
peu après sur le tapis de cendres peuvent avoir accès au soleil et se développer sans avoir à
craindre une concurrence exagérée de « mauvaises herbes »
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, en bénéficiant de surcroît des
éléments fertilisants libérés par la minéralisation de l’humus des sols. Les agriculteurs savent bien
souvent ne cultiver la même parcelle que durant deux ou trois années successives afin de
permettre à la forêt dense de reprendre ensuite sa place. Le recrû forestier (la « jachère
forestière »
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) de longue durée permet alors de séquestrer autant de carbone dans la biomasse en
pleine croissance qu’il en a été « libéré » sous la forme de gaz carbonique lors de l’abattis et du
brûlis; et la chute des feuilles contribue à réalimenter progressivement les sols en humus.
Tant que la densité démographique n’est pas trop élevée et permet aux agriculteurs de ne cultiver
les terrains que pendant deux à trois années de suite, en rotation avec des repousses forestières
de 15 à 20 ans, ces systèmes ne présentent aucun problème majeur en ce qui concerne la
maîtrise des « mauvaises herbes » et la reproduction de la fertilité des sols. À l’ombrage de la
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Les plantes cultivées après abattis et brûlis d’un pan de forêt dense n’ont pas à souffrir de la
concurrence d’herbes adventices dans la mesure où ces dernières ne pouvaient guère antérieurement
proliférer à l’ombre de la forêt dense.
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C’est bien à tort que cette friche forestière est qualifiée de jachère. Le terme de jachère vient en effet du
gallo romain
gascaria
et signifie terre labourée (Sigaut F. 1993). L’agriculture d’abattis-brûlis en rotation
avec une friche arborée de longue durée permet précisément la mise en culture sans labour préalable,
lequel est d’ailleurs impossible sur les terrains où persistent les souches et les restes de troncs
d’arbres.