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populations autochtones; mais bien plus conflictuelle est devenue la situation depuis que la forêt
d’origine a presque totalement disparu. Mais quoi de plus ressemblants à ces migrants d’origine
sahélo-soudanienne ayant migré vers les zones forestières de l’Afrique intertropicale humide que
les paysans pauvres du Nord-est brésilien contraints d’aller déboiser quelques arpents de terre
dans la forêt amazonienne aux dépens de réserves indigènes? Les « transmigrations » de
Javanais en direction des îles de Sumatra et de Bornéo n’ont-elles pas aussi la même origine?
Comment ces migrations ne pourraient-elles pas être perçues comme une colonisation
sournoise? Sans doute est-ce là aussi une des principales raisons pour laquelle l’Indonésie est
sujette périodiquement à de graves conflits d’apparence ethnique.
Les paysans exilés vers les régions forestières commencent généralement par abattre de petits
pans de forêt et cultivent ensuite des plantes vivrières (riz pluvial, maïs, haricot, manioc, etc.),
pour leur propre autoconsommation familiale, au sein des nouveaux essarts. Mais pour peu que
la région soit équipée de pistes permettant le transport de produits pondéreux, ces mêmes
agriculteurs ne manquent pas d’y installer ensuite des plantations arboricoles dont les
productions peuvent être aisément évacuées : agrumes, caféiers, palmiers à huile, etc. Ces
plantations pérennes permettent aux agriculteurs de délimiter clairement et définitivement les
territoires nouvellement conquis par chacun sur la forêt. C’est ainsi qu’a pu être décrite la
disparition de nombreuses forêts « primaires », par suite de l’élargissement des surfaces plantées
en cacaoyers sur le pourtour du Golfe de Guinée (Ghana, Côte-d’Ivoire, Cameroun, etc.), du
développement accéléré de la caféiculture sur les hauts plateaux vietnamiens, de l’extension des
plantations d’hévéas dans la péninsule du sud de la Thaïlande et de l’implantation de cocotiers et
d’abacas dans les Visayas (Philippines).
Au Brésil, la colonisation agricole des pourtours de la forêt amazonienne conduit presque
systématiquement à l’établissement de très vastes ranchs d’élevage bovin extensif. Elle
commence presque toujours par la déforestation de quelques arpents par des paysans pauvres
ayant fui la misère de leurs zones d’origine et la mise en culture des parcelles essartées après
abattis-brûlis. Dans ces régions très humides, les terrains ainsi exposés au soleil sont rapidement
envahis par les herbes adventices et les premiers occupants (posseiros) qui ne disposent même
pas des outils qui leur seraient nécessaires pour leur enfouissement (houes, bêches, charrues
attelées) sont contraints d’abandonner les parcelles après seulement deux années de culture et
d’en défricher de nouvelles à proximité. Les terrains ainsi libérés sont le plus souvent rachetés ou
réoccupés par de nouveaux colons plus fortunés, ayant les moyens d’y faire pâturer quelques
bovins. Parfois même, le premier occupant a intérêt à ensemencer de l’herbe en association avec
ses cultures vivrières, afin de pouvoir ensuite revendre plus cher l’espace en voie d’enherbement
rapide. Les premiers défricheurs ne font alors bien souvent que préparer les pâturages de grands
éleveurs. La déforestation de l’Amazonie et la perte de biodiversité qui en résulte n’ont donc rien
à voir avec une quelconque « crise de l’agriculture d’abattis-brûlis », due à une densification du
peuplement dans les zones colonisées, mais correspondent en fait à l’extension sans fin de
ranchs d’élevage pastoral extensif pour le compte de riches investisseurs en quête de profit.