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dégradation des terres


Quelle régulation ? De la coviabilité socio-écologique

au droit négocié




olivier BarriÈre
olivier Barrière (Chargé de recherche à
l’institut de recherche pour le développe- Le processus de dégradation des terres entame le diagnostic vital à la fois des sociétés et
ment (ird) umr eSPaCe-deV, Hdr droit des milieux dans lesquelles elles vivent. L’écosystème, dont fait parti l’humain, s’en
(droit de l’environnement et anthropologie
juridique) trouve globalement affecté. Les solutions préconisées et mises en œuvre jusqu’à présent
olivier Barrière est un juriste de l’environ- relèvent très souvent d’une technicité (infrastructures anti-érosives, reboisement, barrière
nement qui a été conduit très tôt à s’inter- verte, zaï, etc.) qui implique plus ou moins les groupes sociaux concernés. mais la
roger sur l’effectivité du droit positif et à problématique de la désertification ne se situerait-elle pas dans un premier temps autant,
s’orienter vers l’anthropologie du droit. il voir plus, dans le champ social, politique et juridique, que dans des techniques de lutte
s’est ainsi spécialisé en anthropologie juri- contre la désertification ? Le changement climatique et les forts aléas climatiques vécus
dique de l’environnement et s’est attaché jusqu’à présent soulignent l’impérative nécessité de la prise en compte de la dimension
à travailler sur un droit négocié. socio-anthropologique, juridique et politique. En cela, la question devient celle du régime
Son analyse du droit se caractérise par un
empirisme juridique, compte tenu de son foncier, de l’environnement et de la gouvernance locale, à l’échelle territoriale : une
attachement à bâtir ses recherches à partir question qui rattache les échelles de droit et de gouvernance jusqu’à l’internationale. Par
de l’exploration des réalités locales et à là, les modes de régulation touchent directement les aspects de pauvreté, d’accaparement
ancrer ses travaux sur le terrain : sa lecture des terres, de migration, d’agriculture et de pastoralisme, de sécurité alimentaire, etc.,
holistique du droit l’a ainsi conduit à
jusqu’aux droits de l’homme et la sécurité humaine (Barrière, 2017).
décrypter le droit endogène et à rechercher
des articulations entre le droit positif et le Face aux changements globaux et devant l’urgence écologique, le droit de la
droit pratiqué localement. de plus, il est lutte contre la désertification se trouve confronté à l’impératif du besoin d’un
entré dans l’expérimentation par l’élabora-
tion de régulations locales au moyen de nouveau paradigme sur lequel se fonder : nous proposons ici trois clefs inno -
vantes pour y parvenir, partant de travaux de recherche de terrain.
conventions locales d’environnement
(Sénégal), de pacte de résilience socio-
écologique (maroc) et d’un pacte pastoral La première clef porte sur la réalité foncière liée à l’environnement (« foncier-
intercommunal (France). L’Hdr passé en environnement ») qui permet d’aborder sous un angle différent la question de
2012 (université de Limoges/Crideau) la désertification (Barrière et Barrière, 1997 ; Barrière et Rochegude, 2008-2).
portait sur les « Éléments d’une socio- À cette dimension territoriale se présente une seconde clef, la perspective
écologie juridique : le droit face à l’urgence
écologique, essai d’une anthropologie d’une viabilité à la fois sociale et écologique, définissant une « coviabilité
juridique de l’environnement » dans la socio-écologique », plutôt que de s’ancrer sur une logique de « développement »
perspective de repenser le droit de l’envi- (Barrière et al., sous-presse, Barrière, 2008 ; Barrière, 2015). La régulation
ronnement par une dimension anthro- juridique constitue la troisième clef en s’interrogeant sur le type de droit à
pologique. La démarche se poursuit
inventer (Barrière et Barrière, 2002).
actuellement toujours dans la relation
juridique de l’homme à la biosphère autour
du concept-paradigme de « coviabilité associer l’environnement au foncier
des systèmes sociaux et écologiques »,
dans une démarche fédérative et très Le rapport à la terre et à l’environnement simultanément ouvre une perspec -
interdisciplinaire. tive foncière différente qu’un rapport d’appropriation associé au régime de
droit de propriété. Les sociétés se construisent sur des territoires, qui sont
des espaces socialisés associant la terre support aux éléments biotiques et
abiotiques qui s’y trouvent. À ce niveau se jouent des relations de pouvoirs
formalisées par la régulation juridique, elles-mêmes exprimées par des sys-
olivier.barriere@ird.fr tèmes de droits. Ainsi est né le concept de « foncier-environnement », défini
comme : « les rapports entretenus entre les hommes, (…) à propos de la gestion,
de l’exploitation, du prélèvement des ressources naturelles renouvelables et
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