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La question démographique :
dépasser le débat populationniste-
malthusien


Nombre de ces pays des zones sèches qui sont confrontés
à la dégradation des terres ont connu une forte augmen-
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tation de leur population au cours du 20 siècle, en raison
d’une baisse de la mortalité infanto-juvénile et d’un taux
de natalité qui a décru beaucoup plus progressivement. La
transition démographique y est engagée de façon inégale
et les projections prévoient qu’en 2050, un habitant de
la planète sur deux sera africain. En Afrique de l’Ouest

sahélienne, malgré l’urbanisation, la population rurale
continue à croître, avec des systèmes agricoles et agropas -
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toraux complexes et diversifiés , souvent peu artificialisés,
utilisant souvent la jachère pour la restauration de la fer-
tilité des terres. En raison de la faiblesse d’opportunités
d’emploi en dehors du secteur rural, l’augmentation de la
population provoque une « faim de terres » qui se traduit
par la mise en valeur de terres marginales, souvent plus
fragiles, l’expansion des fronts pionniers quand ils existent
encore ou l’emprise de l’agriculture sur des espaces pas-
toraux. Le temps de mise en jachère est raccourci, et
devient parfois insuffisant pour reconstituer la fertilité.
Sans compensation, la terre s’appauvrit rapidement. La Crédit photo : IRD – Laure Pasquier-Doumer
pression sur les ressources ligneuses pour le bois de feu
accentue la déforestation, le surpâturage contribue à la
diminution de la couverture végétale et les sols sont plus
exposés à l’érosion hydrique ou éolienne. Les condi-
tions de vie de la population se dégradent, accentuant la
pauvreté et les crises alimentaires. Faute de formation et
de possibilités d’investir sur des innovations, le passage
à une intensification écologiquement soutenable n’est familiale intensive et relativement prospère, avec des sols
pas réalisé. protégés et restaurés, alors que la population avait quin-
Ce scénario alimente les arguments de type malthusien, tuplé durant cette période (Mortimore, 2009). Il est donc
dans lesquels la croissance de la population est confrontée nécessaire de dépasser les corrélations simples entre pau-
à la limitation des ressources de subsistance, enclenchant vreté/dégradation de l’environnement pour comprendre
des crises économiques, sociales et écologiques, parfois les dynamiques agro-écologiques ; de nombreux para-
irréversibles. Mais des exemples montrent que la pression mètres, liés au contexte historique, social, institutionnel,
démographique, même dans un contexte de pauvreté, politique et économique, se combinent à différentes
peut conduire à l’adoption de techniques plus intensives échelles pour définir les trajectoires d’espaces exposés à la
et à une meilleure valorisation du terroir, révélant les dégradation des terres.
capacités d’adaptation des systèmes agraires et des sociétés
(arguments de type boserupien). Ainsi, au sud du Kenya appréhender la complexité :
(Tiffen et al.,1994) dans la région des Machakos, on est les approches multidimensionnelles
passé entre 1930 et 1990 d’une situation marquée par la
pauvreté et l’érosion des sols à une petite agriculture Pour appréhender ces phénomènes complexes, l’approche
par les « syndromes du changement global » (Lüdeke, et al.,
2004) permet de caractériser les relations société-nature
2. Pour une synthèse illustrant la diversité et la complexité de à travers les phénomènes de dégradation des terres en
relations sociétés-nature en zone sahélienne, voir l’ouvrage mettant en évidence des synergies entre facteurs de niveau
dirigé par Raynaut, (1997) qui reste une référence essentielle.
Désertification et système terre, de la (re)connaissance à l’action 71
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