Transformer l’action environnementale et climatique : le défi du financement
Le monde s’éloigne de la trajectoire envisagée pour ralentir le changement climatique. Les pays en développement sont particulièrement exposés aux perturbations environnementales, alors même qu’ils sont moins équipés pour faire face à leurs conséquences. Dans un idéal de solidarité internationale, des mécanismes de financement, qui constituent un élément clé de l’action environnementale, ont été mis en place pour contribuer à soutenir les efforts de préservation de l’environnement, de résilience et d’adaptation climatique des pays tout en continuant à faire progresser le développement durable dans un contexte mondial en constante évolution.
En mai dernier, l’Organisation de coopération et de développement économiques (OCDE) annonçait que les pays développés avaient dépassé en 2022 leur objectif de mobiliser 100 milliards[1] de dollars par an pour l’action climatique dans les pays en développement. Dans le même temps, les pays récipiendaires estiment que les financements sont largement insuffisants, que les flux de financement annoncés et les clés de répartition sont discutables, que les modalités d’accès ne sont pas appropriées et que les financements climatiques et environnementaux ne sont pas attribués là où ils devraient l’être.
Que finance-t-on en réalité?
Si les flux mondiaux de financements climatiques s’élevaient à 1300 milliards de dollars américains en 2021/2022[2], une infime partie seulement a été dirigée vers les pays en développement. Les pays africains qui sont les plus vulnérables, par exemple, n’ont reçu que 3 % des investissements mondiaux[3]. En cause, l’absence de réglementations appropriées et de transparence, la disponibilité insuffisante de projets éligibles et des risques d’investissement trop élevés.
Alors que l’essentiel des financements climatiques octroyés sont destinés aux pays à revenus élevés, les impacts sont plus prononcés dans des pays à faibles revenus contribuant peu aux émissions de gaz à effet de serre. Par ailleurs, le financement climatique est peu accessible aux échelles territoriales locales, alors qu’elles doivent faire face aux défis émergents de l’adaptation. Les pays du Bassin du Congo, par exemple, soulignent régulièrement dans leur plaidoyer que leurs forêts absorbent plus de carbone que celles d’Amazonie, mais reçoivent moins de financements comparativement aux autres grands massifs forestiers tropicaux. Le Collectif des ministres de l’Environnement et de chercheurs pour la défense du bassin du Congo révélait ainsi dans une tribune[1] qu’entre 2008 et 2017, le bassin du Congo n’avait reçu que 11 % des flux financiers internationaux destinés à la protection et à la gestion durable des forêts dans les zones tropicales, contre 55 % pour l’Asie du Sud-Est et 34 % pour l’Amazonie. Même au niveau du continent africain, la répartition du financement de la biodiversité se fait au détriment du bassin du Congo et les flux sont captés par d’autres pays, au premier rang desquels l’Éthiopie.
Les obstacles en matière d’accès à la finance climat et biodiversité sont nombreux : barrière linguistique avec notamment des informations limitées en français, technicité élevée des dossiers de financement, dispositifs privilégiant les acteurs publics, etc. Ces défis ne sont pourtant pas insurmontables.
Un engagement accru de la Francophonie
Consciente de ces impératifs de clarté et d’inclusivité, l’Organisation internationale de la Francophonie (OIF) consacre, dans le cadre de son projet « Accompagnement des transformations structurelles en matière d’environnement et de climat », un intérêt prononcé aux défis de la finance climat et biodiversité dans sa programmation 2024-2027[5], afin de contribuer à relever l’action environnementale dans ses États et gouvernements membres.
En juin 2024, une cinquantaine d’experts francophones de la finance durable se sont ainsi réunis à Tunis[6] pour alimenter la réflexion sur les actions prioritaires à entreprendre afin de relever ces défis intersectionnels et promouvoir des changements transformationnels tout en valorisant les précieux atouts de l’expertise francophone disponible.
Dans le but d’impulser des synergies avec les mécanismes de financements existants pour favoriser l’inclusivité de la finance climat et biodiversité et en améliorer l’accès pour les pays francophones en développement, quatre piliers opérationnels ont été retenus.

La feuille de route de cet accompagnement est structurée autour du plaidoyer francophone pour l’inclusivité de la finance durable, de l’appui institutionnel des États et gouvernements membres pour améliorer leur accès à la finance durable, de la mise en place et animation d’une communauté de pratiques en matière de finance durable et du développement de financements endogènes.
De premiers jalons posés
Dans cette lancée, l’Institut de la Francophonie pour le développement durable (IFDD) travaille actuellement avec l’OCDE pour analyser les disparités de financement sur le climat et la biodiversité.
L’IFDD organisera également, du 2 au 29 décembre 2024, la première session d’un cours en ligne sur l’introduction à la finance climat et biodiversité. Et pour capitaliser et assurer une diffusion dynamique des informations actualisées sur la finance durable, une plateforme numérique en construction permettra dès 2025 de disposer en français et en un seul endroit de toutes les opportunités de la finance climat et biodiversité.
À l’issue d’un appel à manifestation d’intérêt, la Francophonie, avec l’appui d’un pôle d’experts francophones, a démarré l’accompagnement progressif des efforts d’une dizaine d’États membres pour un accès à la finance durable, en se focalisant sur le renforcement des capacités nationales, la facilitation des processus d’accréditation et le soutien technique pour l’élaboration des notes conceptuelles à soumettre aux principaux mécanismes multilatéraux de financement. Le dispositif d’accompagnement est déjà bien enclenché pour la Guinée équatoriale, le Burundi et Madagascar. Par ailleurs, l’IFDD facilite la préparation de 13 projets en faveur de 16 pays membres à soumettre au Fonds pour les changements climatiques en Afrique (FCCA). Une collaboration opérationnelle a également été initiée avec la Banque ouest africaine de développement (BOAD) pour co-construire un programme régional portant sur une agriculture résiliente au changement climatique dans quatre (4) pays pilotes d’Afrique de l’Ouest.
Les conférences des parties sur la biodiversité en octobre 2024 à Cali (Colombie) et sur le climat en novembre 2024 à Baku (Azerbaïdjan) seront des occasions idoines pour les acteurs francophones de raviver le plaidoyer sur la finance climat et biodiversité. À cet effet, plusieurs évènements parallèles sur la finance climat seront organisés dans le Pavillon climatique de la Francophonie à la 29e Conférence des Nations Unies sur les changements climatiques (CdP29) à Baku. À l’invitation de la Conférence des Nations unies sur le commerce et le développement (CNUCED), la Francophonie participera les 24 et 26 octobre 2024 aux sessions de la « journée du commerce » de la 16e Conférence des Nations Unies sur la biodiversité (CdP16).
Ces efforts auront cependant moins d’effet sans le soutien et l’action concertée des partenaires gouvernementaux, institutionnels et de tous les soutiens individuels.
L’engagement des experts francophones sur la finance durable est ici plus que louable. Ils sont de fervents artisans de l’inclusivité des guichets de financement pour obtenir l’impact souhaité auprès des pays membres et œuvrent sans relâche pour les aider à atteindre leurs objectifs nationaux de lutte contre les changements climatique et de préservation de la biodiversité.
Malgré des contraintes budgétaires déjà importantes, les ressources nationales doivent assumer un rôle croissant pour répondre aux besoins environnementaux, en mobilisant des financements endogènes indispensables. Un trop grand nombre d’investisseurs institutionnels, de banques, d’assurances et de gestionnaires de portefeuille d’actifs hésitent encore à s’engager sur les investissements climatiques en raison des risques qui leur sont associés.
Les gouvernements nationaux, les mécanismes de financement et tous les talents disponibles sont à mobiliser, aux côtés de la Francophonie, afin d’accélérer le financement ambitieux de la transition de nos pays vers une croissance sobre en carbone et rendre les sociétés humaines plus résilientes. L’enjeu en vaut bien la peine.
Références
[1]. Organisation de coopération et de développement économiques (2024) cité par Le Monde. Climat : l’objectif de 100 milliards de dollars pour les pays du Sud a enfin été atteint et largement dépassé
[2]. Organisation Météorologique Mondiale (2024). Les indicateurs du changement climatique ont atteint des niveaux record en 2023
[3]. Banque européenne d’investissement (2024). De nouveaux partenariats verts pour l’Afrique.
[4]. Jeune Afrique (2021). COP26 : 150 millions de dollars pour le bassin du Congo.
[5]. OIF (2023). Programmation 2024 – 2027
[6]. IFDD (2024). Atelier de prospective stratégique et formation sur l’accès à la finance durable