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À Casablanca, l’Afrique francophone s’organise pour combler le gouffre du financement de la biodiversité

Lionelle Ngo-Samnick

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Lionelle Ngo-Samnick

Casablanca (Maroc) — 31 mars au 2 avril 2026

Dans une salle de conférence aux couleurs de la biodiversité, ils étaient cinquante-six, venus de vingt-quatre pays, à prendre place autour d’un défi qui dépasse les frontières et les cycles politiques : comment financer la protection du vivant dans un monde où les ressources publiques s’amenuisent et où les écosystèmes s’effondrent plus vite que les budgets ne se renouvellent.

Pendant trois jours, du 31 mars au 2 avril 2026, l’Organisation internationale de la Francophonie (OIF) à travers l’Institut de la Francophonie pour le développement durable (IFDD), et le Programme des Nations unies pour le développement (PNUD), via son initiative BIOFIN, ont réuni à Casablanca (Maroc) les représentants gouvernementaux, experts et institutions financières de l’espace francophone pour un atelier régional consacré au financement de la biodiversité. Un rendez-vous technique, certes, mais traversé par une urgence palpable.

Un déficit colossal, une mobilisation encore insuffisante

Dès l’ouverture, le ton est donné. Monsieur RAZI Bouzekri, Secrétaire Général du Département développement durable du Ministère de la Transition Énergétique et du Développement Durable rappelle la « triple crise environnementale » et l’écart abyssal entre les besoins et les financements disponibles. Le représentant du Maroc note que « les pays les plus riches en biodiversité ne reçoivent pas un financement proportionnel à leurs besoins réels », en raison de mécanismes inadaptés et de procédures complexes.

Les chiffres donnent le vertige : l’écart mondial de financement pour la biodiversité est estimé à 700 milliards de dollars par an. Le Cadre mondial de la biodiversité (CMB), adopté à Kunming-Montréal en 2022, fixe un objectif de 200 milliards de dollars mobilisés d’ici 2030, dont 30 milliards provenant des pays développés.

La Représentante régionale de l’OIF pour l’Afrique du Nord, Madame ACYL, a mis en avant la centralité de la biodiversité dans les trajectoires de développement et la nécessité de stratégies de financement crédibles et adaptées aux contextes nationaux. Elle a réaffirmé l’engagement de l’OIF à soutenir ses États et gouvernements membres dans leurs efforts pour la transition écologique, en la considérant comme une opportunité de transformation et de résilience.

Mais la réalité est plus rugueuse. Selon l’OCDE, les financements internationaux dédiés à la biodiversité plafonnent autour de 30 milliards USD par an, concentrés entre quelques bailleurs, tandis que la philanthropie privée reste marginale et que le secteur privé ne représente « moins de 3 % des financements mobilisés ».

BIOFIN, colonne vertébrale d’une méthodologie éprouvée

L’atelier de Casablanca était un exercice de montée en compétence collective autour de la méthodologie BIOFIN, devenue en quelques années un standard international pour structurer les plans nationaux de financement de la biodiversité. Les participants ont disséqué les quatre piliers de l’approche : analyse des politiques et institutions (API), analyse des dépenses de la biodiversité (ADB), évaluation des besoins financiers (EBF) et plan de financement de la biodiversité (PFB).

Cet atelier a permis une revue par les pairs et une appréciation collective des bonnes pratiques. Les échanges ont été nourris par des exemples concrets du Botswana, où la révision des redevances des aires protégées a généré 7,8 millions USD supplémentaires en un an, du Gabon, qui a chiffré à 44 milliards FCFA ses besoins pour 2026–2030, et du Rwanda, qui a créé un guichet biodiversité au sein de son Fonds vert national.

Finance publique : un levier sous-exploité

Si la finance privée est souvent présentée comme la solution miracle, les discussions de Casablanca ont rappelé une évidence : la finance publique reste le socle.

Madagascar a détaillé son passage à la budgétisation axée sur les résultats, avec plus de 100 agents formés. Le Rwanda a présenté son système digitalisé de collecte des amendes environnementales, désormais réinjectées dans la biodiversité. Le Niger, lui, veut renforcer les capacités budgétaires au niveau déconcentré.

La finance publique est essentielle en raison de sa prévisibilité, de son volume et de sa capacité à mobiliser des ressources complémentaires.

Subventions néfastes : l’angle mort des politiques publiques

L’un des moments les plus sensibles de l’atelier a porté sur les subventions dommageables à la biodiversité, un sujet politiquement explosif dans de nombreux pays. Les exemples abondent : Au Rwanda, les subventions aux engrais ont contribué à la dégradation des sols. En Tunisie, la sous-tarification de l’eau agricole et les subventions aux intrants chimiques ont été identifiées comme néfastes. Au Maroc, les incohérences entre politiques sectorielles et objectifs de conservation ont été mises en lumière. Les intervenants ont insisté sur la nécessité de « réorienter progressivement les incitations publiques » pour réduire les impacts négatifs.

Le secteur financier sous pression

La session consacrée à l’engagement du secteur privé a révélé un paysage en mutation. La Banque centrale du Maroc a présenté ses directives sur les risques climatiques et environnementaux, alignées sur les normes ISSB. Une étude conjointe avec la Banque mondiale montre que 8 % du portefeuille bancaire marocain est exposé à des risques physiques, et 11 % à des secteurs sensibles à la transition.

Les pays francophones commencent à intégrer les risques liés à la nature dans leurs cadres prudentiels, mais le chemin reste long. Madagascar et le Rwanda ont souligné la nécessité de renforcer la réglementation, la formation et la production de données extra-financières.

Plaidoyer : parler de la biodiversité dans le langage de la finance

Les dernières sessions ont pris un tournant plus politique. Comment convaincre un ministère des Finances que la biodiversité n’est pas un luxe ? Comment transformer un plan de financement en instrument macroéconomique ? La biodiversité doit être présentée en termes de risques, coûts, opportunités, capital naturel, et non comme un simple enjeu environnemental.

Les participants ont insisté sur la nécessité d’un nouveau narratif, capable de relier biodiversité, croissance, sécurité alimentaire, stabilité sociale et même défense nationale.

Une communauté francophone en construction

Au-delà des sessions techniques, Casablanca a conforté une communauté francophone de pratique, un réseau professionnel qui se structure dans un domaine où les ressources techniques sont souvent concentrées dans les pays anglophones. Les perspectives annoncées sont ambitieuses : collaborations ciblées au Togo, en Côte d’Ivoire ou au Congo ; sessions francophones dans les Dialogues régionaux BIOFIN 2027 ; ou un atelier dédié aux solutions financières envisagé en fin 2027.

Un moment charnière avant la COP17

À quelques mois de la COP17, l’atelier de Casablanca apparaît comme une répétition générale. Les pays francophones savent qu’ils devront arriver avec des plans de financement crédibles, chiffrés, alignés sur leurs stratégies nationales. L’atelier a permis de « placer la biodiversité au cœur des stratégies de développement durable ».

 

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